Une tendre langueur s'étire dans l'espace ; sens-tu monter vers toi l'odeur de l'herbe lasse ? Le vent mouillé du soir attriste le jardin ; l'eau frissonne et s'écaille aux vagues du bassin et les choses ont l'air d'être toutes peureuses ; une étrange saveur vient des tiges juteuses…
Suite de ma série sur Anna de Noailles. Série qui n’a recueilli aucun commentaire. Peut-être parce que poésie. Peut-être parce qu’un peu daté. Mais peut-on dire que la poésie peut être surannée ? À mes yeux, non. Et à mon esprit non plus. La poésie, c’est ce qui me restera, quand je n’aurai plus rien d’autre. Car il n’y a pas meilleur moyen de s’évader du quotidien que de voyager dans les vers des autres. Bref, Anna de Noailles a même été la première femme Commandeur de la Légion d’honneur. Et la première à être reçue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises en Belgique.
Ta main retient la mienne, et pourtant tu sens bien que le mal de mon rêve et la douceur du tien nous ont fait brusquement étrangers l'un à l'autre ; quel cœur inconscient et faible que le nôtre !... Les feuilles qui jouaient dans les arbres ont froid, vois-les se replier et trembler, l'ombre croît, ces fleurs ont un parfum aigu comme une lame...
S’il y a bien un point avec lequel nous aurions eu des différends, Anna et Noailles et moi, c’est sur celui des parfums : tous les gens qui l’ont connue ont témoigné qu’elle aimait les parfums presque plus que de raison. Les parfums et les fleurs fraîches. Elle voulait vivre dans un univers où tous les sens pouvaient être sollicités et surtout la vue et l’odorat. Elle avait une forte personnalité car elle parlait en faisant de grands gestes et pouvait très vite passer de l’enthousiasme aux larmes. Elle vivait ses émotions au maximum. D’aucuns la trouvaient fascinante et d’autres, un peu excessive.
Le douloureux passé se lève dans mon âme, et des fantômes chers marchent autour de toi. L'hiver était meilleur, il me semble ; pourquoi faut-il que le printemps incessamment renaisse ? Comme elle sera simple et brève, la jeunesse !...
Anna de Noailles me semble avoir été une très belle femme si j’en crois les quelques portraits, tableaux ou photographies qui circulent sur Internet. Et c’était manifestement une épicurienne qui aimait les choses de la vie, surtout celles que la nature nous offrait. Plus tard, François Mauriac a dit d’elle, qu’elle possédait une manière unique de célébrer le « bonheur d’être vivant. » Je suis ravi d’avoir passé du temps avec elle et dans mon cœur, elle a repris sa place de grande poétesse, celle de la joie de vivre et de la lumière alors qu’en général, les poètes sont souvent bien mélancoliques.
Tout l'amour que l'on veut ne tient pas dans les mains ; il en reste toujours aux choses du chemin. Viens, rentrons dans le calme obscur des chambres douces ; tu vois comme l'été durement nous repousse ; là-bas nous trouverons un peu de paix tous deux.
— Mais l'odeur de l'été reste dans tes cheveux et la langueur du jour en mon âme persiste : où pourrions-nous aller pour nous sentir moins tristes ?...
Soir d'été
Recueil : Le cœur innombrable (1901).
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