lundi 20 juillet 2026

je n’étais pas faite pour être mort… (Anna de Noailles – 3)

C'est un brûlant accablement, l'espace, par chaude bouffée, descend sur la plaine étouffée, sur le taillis lourd et dormant. Il semble que la nue ardente, que l'azur, que l'argent du jour, tombent du poids d'un grand amour sur toute la terre odorante, sur la terre ivre de couleurs, où tendre, verte, soleilleuse, la primevère, aimable, heureuse, luit comme une laitue en fleurs…

Anna de Noailles a donc été une star avant l’heure et lorsqu’elle entrait dans un salon littéraire, on venait autant pour la voir que pour l’écouter car c’était une femme brillante. Marcel Proust disait d’elle qu’elle possédait une conversation d’une richesse inépuisable. Et pourtant, elle souffrait de problèmes respiratoires et de douleurs chroniques, ce qui ne l’empêchait pas de parler beaucoup, beaucoup, avec une vivacité extraordinaire.

… Je songe aux villes éclatantes, à des soleils mornes et forts pesant comme une rouge mort sur les rivières haletantes. Ô divin étourdissement dans la douce île de Formose, lorsque, le soir, le paon des roses fait son amoureux sifflement ! Langueur des villages de paille, où, chaude comme l'âpre été, la danseuse aux doigts écartés est un lis jaune qui tressaille…

Star tout en étant écolo, Anna de Noailles a chanté la nature avec une vérité que nul n’a pu égaler car tous les autres poètes le faisaient de façon abstraite. Son amour pour les fleurs, les oiseaux, les saisons et tout ce que Dame Nature peut offrir à nos yeux et plus généralement à nos sens la ravissait. Anna de Noailles disait ressentir une véritable ivresse devant le printemps. Et elle ne s’en lassait jamais, année après année après année…

… Moiteur des nuits du Sénégal, corps noirs brûlants comme une lave, herbe où le serpent met sa bave, sanglots du désir animal ! … Tristesse, quand la nuit s'avance avec ses bonds, ses cris déments, de songer à des soirs charmants dans la Gascogne ou la Provence ; et soudain, salubre parfum d'un navire aux joyeux cordages qui glisse vers de frais rivages avec ses voiles de lin brun !

Anna de Noailles a eu beaucoup d’admirateurs. J’ai déjà cité Marcel Proust mais il ne faut pas oublier Colette, cette autre grande dame de la littérature française ; Paul Valéry, un autre poète, lui aussi un peu tombé dans un certain oubli ; Jean Cocteau, probablement le plus proche de ceux de ma génération… Quoi qu’il en soit, Anna de Noailles a beaucoup impressionné ses pairs à une époque où pour les femmes, c’était presque mission impossible.

O beauté de toute la terre, visage innombrable des jours, voyez avec quel sombre amour mon cœur en vous se désaltère ! Et pourtant il faudra nous en aller d'ici, quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes, cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes, descendre dans la nuit avec un front noirci, descendre par l'étroite, horizontale porte où l'on passe étendu, voilé, silencieux ; ne plus jamais vous voir, ô Lumière des deux ; hélas ! Je n'étais pas faite pour être morte...

Les terres chaudes, Anna de Noailles dans Les éblouissements (1907.)

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