mercredi 5 août 2026

je laisserai la forme unique de mon cœur (Anna de Noailles – 5)

Je ne pouvais décemment pas laisser Anna de Noailles partir sans un dernier hommage. Et pour finir en beauté, aujourd’hui, je vais carrément vous présenter deux poèmes. Parce que quand on aime, on ne compte pas. Et parce que c’est comme ça, dans cet espace, mon blog, c’est moi qui décide et si je veux publier de la poésie, même classique, eh bien, je publie de la poésie classique.

Je m'appuierai si bien et si fort à la vie, d'une si rude étreinte et d'un tel serrement qu'avant que la douceur du jour me soit ravie elle s'échauffera de mon enlacement.

La mer, abondamment sur le monde étalée, gardera dans la route errante de son eau le goût de ma douleur qui est âcre et salée et sur les jours mouvants roule comme un bateau.

Je laisserai de moi dans le pli des collines la chaleur de mes yeux qui les ont vus fleurir et la cigale assise aux branches de l'épine fera crier le cri strident de mon désir.

Dans les champs printaniers la verdure nouvelle et le gazon touffu sur les bords des fossés sentiront palpiter et fuir comme des ailes les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.

La nature qui fut ma joie et mon domaine respirera dans l'air ma persistante odeur et sur l'abattement de la tristesse humaine je laisserai la forme unique de mon cœur.

Je suis évidemment désolé de ne pas savoir vous présenter ces deux magnifiques textes dans leur forme originale, avec les vers, les sauts à la ligne et tout ce qui les fait poèmes mais je pense que le plus important, c’est de se laisser porter par la musicalité d’un auteur, par les images de sa pensée, celles de son cœur et s’approprier ses mots car forcément, il y a des choses qui nous parlent.

Je méditais ; soudain le jardin se révèle et frappe d’un seul jet mon ardente prunelle.

Je le regarde avec un plaisir éclaté ; rire, fraîcheur, candeur, idylle de l’été !
Tout m’émeut, tout me plaît, une extase me noie, j’avance et je m’arrête; il semble que la joie était sur cet arbuste et saute dans mon cœur !
Je suis pleine d’élan, d’amour, de bonne odeur, et l’azur à mon corps mêle si bien sa trame qu’il semble brusquement, à mon regard surpris, que ce n’est pas ce pré, mais mon œil qui fleurit et que, si je voulais, sous ma paupière close je pourrais voir encor le soleil et la rose.

Je voudrais remercier sincèrement Anna de Noailles d’avoir existé et eu autant de talent mais aussi et surtout, de ne jamais avoir quitté un petit coin dans ma tête depuis mes années collège et lycée. Et ce petit coin, aujourd’hui, après quelques semaines de relecture et de travail sur la vie de cette femme, je peux affirmer que c’est un coin de paradis. Elle m’a fait du bien, rendu heureux.

L'empreinte (Le cœur innombrable – 1901) et Surprise (Les éblouissements – 1919)

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